J’étais dans mon bureau. Je regardais par la fenêtre, exactement comme quand je rêvassais à l’école primaire, pendant que mon institutrice répétait une règle de grammaire de base. En réalité, je me souviens même de m’être étonné de voir une pie, en plein Paris. Et puis, j’ai tourné la tête et vu apparaitre sur mon écran, le crash d’un avion sur une tour de Manhattan…
C’était le 11 septembre, et les fenêtres étaient encore ouvertes.
Alors tu étais où quand ton père est mort ? Quand tu as appris en recevant un SMS sur ton smartphone à mille balles, que ta grande soeur venait d’accoucher pour la troisième fois ? Quand ton voisin est apparu sur l’écran de ta télévision pour répondre à une question posée aux supporters du PSG le lendemain de leur victoire en Ligue des Champions ?
Je ne sais pas Karine ! Je ne me souviens de rien, en fait. Je ne me souviens que des gens que j’aime. #etriendautre. Et encore… Alors puisque tu me dis que toi, tu te souviens même de la marque de café que tu mettais sagement dans le filtre de ta cafetière à l’intact précis où… vraiment ? Je n’en reviens pas. Attends je vais faire un effort…
Est-ce qu’il y a des marques qui sont associées dans ma mémoire à des moments magiques, essentiels, décisifs de ma vie ? Un parfum, une voiture, un livre, un biscuit au chocolat, une station de métro, une marque de basket ou de chemise ?
Je n’y arrive pas !
Et pourtant, je me souviens être rentré sur mon vélo de la fête du tennis, complètement perdu dans des rêves impossibles, une illusion brumeuse d’une rencontre amoureuse. Je me souviens aussi avoir pleuré en écoutant Sinead chanter d’une voix incomparable, Nothing’s compare to you, chanson écrite par un Prince alors en pleine dépression, alors que la voiture filait vers l’aéroport… Je me souviens d’un banc vert sur lequel je suis resté assis de longues minutes, vide de tout et surtout vide de vie. Je me souviens de toutes les minutes passées à regarder la mer ou l’océan, étendu sur un sable chaud, espérant sans doute que quelque chose surgisse ou disparaisse… Je me souviens d’un penalty réussi, d’un lob sur la ligne, d’une balle de match sauvée. Des cris, de la joie sur les visages, de nos sauts désordonnés, de nos embrassades ridicules, dans la salle à manger lorsque Zizou a transpercé les brésiliens. Je me souviens aussi de mes discours dans cette église froide comme la mort de lui ou d’elle. Lus avec le coeur, entre amour brulant et humour à froid.
Et tu vois, Karine, mes souvenirs sont les gens. Mes souvenirs sont l’amour.
Alors, oui, il y a des marques que je porte dans mon coeur, sans doute parce qu’elles sont les traces affectives laissées par elle ou lui. Parce que je les trouve belles aussi. Drôles parfois. Et sans doute, parce que les savoir là, près de moi, est une sorte de réconfort invisible, au cas où. Dans l’incertitude que nous vivons tant bien que mal, les marques peuvent nous aider à fixer des repères temporels. Elles peuvent aussi nous rassurer sur le temps qui passe ou qu’il nous reste. Indéfini et pourtant fini.
Je te confie le soin d’écrire des mémoires. La tienne est certainement plus riche en souvenir de ces moments qui font l’Histoire.
C’est ce que je crois…
You better have fun no matter what you do…
cause nothing’s compare to you.

